jeudi 20 février 2014

« Nourrir la planète dans un monde
aux ressources rares »

Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation
Conférence tenue à la Sorbonne le 17 février 2014. 
Compte-rendu de François Meekel : fmeekel@gmail.com.
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Il y a 50 ans (1968), la question de la faim se posait (selon le biologiste Paul Ehrlich, auteur en 1968 de « The Population bomb »[1]), dans le contexte d’une démographie en forte croissance et d’une productivité agricole déclinante, en termes malthusianistes. De fait on estime que la population mondiale atteindra un plafond en 2040 avec 10 milliards 200 millions d’êtres humains, que la moitié de cette population vivra de plus en plus dans les villes dans toutes les parties du monde en 2030, et consommera de plus en plus de viandes et de produits transformés.

Mais les problèmes de 1968 ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Le taux de croissance de la population qui était en 1965 de 2,5% est en 2014 de 1,4%, et (le message de Erhlich a été entendu), la production agricole a cru plus vite que la population. Grâce aux progrès de la production agricole, la disponibilité de la nourriture a augmenté depuis 60 ans.

Le mérite en revient à la Révolution verte - initiée dès 1943 (d’abord au Mexque) grâce à la fondation Rockfeller, et qui reposait sur 4 piliers technologiques : l’amélioration des variétés végétales (surtout riz et maïs) ; l’irrigation ; la mécanisation ; l’utilisation des engrais et pesticides.
Cette réponse de l’agriculture aux défis des années 50-60 a commencé en Amérique du Sud à partir de 65-66, puis en Asie du Sud-est, en Inde (qui a vu le doublement de sa production).

Les Révolutions vertes ont épargné les famines et évité des catastrophes considérables, mais la lecture de la faim est aujourd’hui différente, les questions pertinentes dans les années 60 ne le sont plus aujourd’hui. Le modèle dont on a hérité n’a pas rempli toutes ses promesses et demeure problématique sur bien des plans.

A – Quatre problèmes principaux.
On peut identifier 4 problèmes principaux : le problème de la faim et de la malnutrition ; l’oubli de la demande ; les limites écologiques ; la croissance de la pauvreté.

1 - Le problème de la faim et de la malnutrition n’a pas été résolu malgré les avancées technologiques et l’augmentation des rendements agricoles de + 2,1% par an.
La FAO évalue aujourd’hui le nombre de personnes concernées à 850 millions, mais il s’agit d’une sous-estimation : elle ne prend en effet en compte que la sous-alimentation des personnes ayant un apport calorique journalier insuffisant sur une année entière, sans tenir compte de la très importante sous-alimentation saisonnière ; elle ne tient pas compte non plus des chiffres correspondant à des situations particulières au niveau des ménages et des familles, comme le fait que, en cas de pénurie, l’alimentation de beaucoup de femmes et de filles d’Asie, qui ne mangent que les restes des hommes, est sacrifiée au profit de l’alimentation masculine ; elle se base enfin sur une estimation des besoins caloriques correspondant à un mode de vie sédentaire (2400 cal/jour), sans prendre en compte les besoins supérieurs en cas de travail aux champs. En fait, on peut estimer que 1,2 milliard de personnes sont concernées. 

En même temps, le problème principal n’est pas la sous-alimentation, mais la malnutrition. Il y a beaucoup plus de gens mal nourris que de gens sous-alimentés.

La malnutrition entraîne dans les pays en développement des carences et des déficits importants de micronutriments, comme le fer (pour 2 milliards de personnes). Une femme sur 3, dans les pays en développement est en état d’anémie et souffre, en particulier dans les périodes de grossesse,  de déficits en vitamines A et C, de même que les enfants âgés de moins de 2 ans.
Dans les pays développés et émergents, les régimes trop riches en graisses saturées, en sel, en sucre, entraîne l’obésité[2] (1/3 de la population mexicaine), le diabète, des cancers, des maladies cardio-vasculaires. La sous-estimation des aspects nutritionnels est le résultat de la séparation des politiques agricole et des politiques de santé. 

2- L’oubli de la demande.
On a augmenté l’offre mais oublié la question de la demande. Aujourd’hui les pertes subies dans le système alimentaire sont énormes. Deux aspects en particulier : la consommation de viande, le gaspillage alimentaire.

La consommation de viande :

Elle augmente beaucoup plus vite que celle de la population. Elle a été multipliée par 4 entre 1961 et 2009, la population par 2.

La consommation est de 120 kg / an / personne aux Etats-Unis, entre 80 et 85 kg / an / personne en France, autour de 61-62 kg // an / personne en Chine, 11 kg / / an / personne en Inde et en Afrique. Raisonnablement, il faudrait parvenir à une consommation moyenne d’environ 35 kg / / an / personne dans le monde. Soit une réduction de la consommation de ¾ aux USA, de 2/3 en Europe, et un accroissement en Afrique.

Mais la trajectoire est intenable car la consommation de la viande augmente proportionnellement à celle des revenus, et donc en même la quantité de céréales détournées de l’alimentation humaine : il faut en effet de 12 à 15 calories de céréales pour produire 1 calorie de protéine animale.

Le gaspillage alimentaire :

Dans les pays développés (ex. Canada), 50% des pertes se font au niveau des ménages, les autres pertes se produisant au niveau du champ, de la culture (9%), de la transformation et du conditionnement (18%), de la distribution (11%), de la restauration (8%), des transports (3%).

En ce qui concerne les céréales, l’essentiel des pertes provient en Europe et aux USA des familles, mais en Afrique de la culture. Pour les fruits et légumes, produits fragiles, les pertes liées à la culture et à la récolte sont importantes partout.

Le paradoxe est que, pour une population actuelle de 7 milliards d’individus, la production agricole totale se monte à 4600 cal / jour / personne, mais que la disponibilité nette (du fait des pertes liées aux récoltes, à la nourriture animale, à la distribution et à la consommation des ménages) n’est que de 2000 cal / jour / personne.

3 – Les limites écologiques.

Ces limites ont été franchies dans 3 domaines en relation avec les manières de produire et de consommer : la biodiversité : 10 fois plus de pertes que de renouvellement des espèces ; le cycle de l’azote : on ne devrait retirer de l’atmosphère que 35 millions de tonnes d’azote par an, mais on en retire 121 millions de tonnes, soit au moins 3 fois plus ; le changement climatique : on atteint aujourd’hui un plafond de 400 particules / million de gaz à effet de serre.

Ces limites sont aussi franchies sur le plan des ressources :

Les engrais utilisés pour la régénération des sols sont composés d’azote, de phosphate, de potassium. Ils entraînent la pollution des sols et des nappes phréatiques, et par l’absorption de l’oxygène de l’eau lors de leur dispersion, un phénomène d’eutrophication[3] et la création de zones mortes dans l’océan pour les poissons (Mexique).

Le phosphate d’autre part est en voie de raréfaction : on a dépassé le pic de production du phosphate, de plus en plus cher et de moins en moins disponible. A l’horizon 2030, 2040, sa disparition va impliquer une révision des manières de cultiver.

L’eau. 70% de l’eau douce sert à l’irrigation, le reste aux besoins industriels et ménagers. On constate un manque d’eau et des sécheresses à répétition : creusement de puits de plus en plus profonds dans des nappes phréatiques fossiles, stress hydrique affectant des régions entières, une concurrence autour de l’eau de plus en plus intense.

Le pétrole. L’évolution des prix du pétrole et des prix alimentaires vont de pair car les systèmes agro-alimentaires sont très énergivores : la production des engrais à base de synthèse d’azote, le transport des intrants, la mécanisation de la production, le transport des récoltes, la transformation, la chaîne du froid ont un impact sur les prix. Le début de la dépendance date des années 20, avec la découverte de la synthèse de l’azote par Fritz Haber (responsable du développement du gaz moutarde en 14-18, prix Nobel de chimie, etc.).

L’impact du changement climatique sur l’agriculture est décrit dans le 1er volet du 5ème rapport du GIEC, publié le 27 septembre 2013. Même si le réchauffement climatique (- de 1°) est une réalité encore peu tangible, les dérèglements climatiques affectent, sous forme de phénomènes météo extrêmes liés au changement climatique les pays en développement comme les autres.

Le scénario du GIEC est que, à politique inchangée, le réchauffement sera de +4,8° C à l’horizon 2100.

Un scénario « optimiste » n’est pas plausible car il suppose l’arrêt des émissions de gaz à effet de serre, avec malgré tout une augmentation des températures.

La conséquence autour de 2080 est une chute énorme de la production agricole, de -15% à -50% dans certaines régions (Afrique subsaharienne…) et une augmentation dans d’autres (Canada, Sibérie), les gains dans ces dernières régions ne compensant pas les pertes des premières. Soit au total une prévision d’une chute de -6 à 8% de la production agricole, à mettre en regard avec une augmentation de 1/3 de la population.

Encore s’agit-il d’un scénario assez « optimiste » car prenant en compte l’effet de fertilisation par le carbone qui augmente la croissance de la plante : mais les scientifiques sont divisés à ce sujet…

Or, l’agriculture, apparue il y a 11 000 ans en Mésopotamie, n’a pas connu depuis de variation significative de température de plus de 1° C. Les échéances à venir sont donc très inquiétantes.

Les sols s’appauvrissent et se désertifient : on estime à 25% la surface des sols dégradés par la monoculture, à 20% le pourcentage de sols laissés à l’abandon et très sensibles à l’érosion, en Chine, en Afrique subsaharienne.

Le piège se referme car la manière de produire aujourd’hui accroît les effets du changement climatique : l’agriculture selon le GIEC produisait en 2009 13,5% des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale, mais ce chiffre ne représente que la partie immergée de l’iceberg : car l’essentiel de la contribution de l’agriculture à l’émission de gaz à effet de serre se situe non à l’échelle de la culture, du champ, mais dans la fabrication des engrais, le transport, la transformation industrielle, le conditionnement, la chaîne du froid… L’empreinte écologique de l’activité agricole est extrêmement élevée.

Même si le changement climatique peut apparaître à beaucoup d’acteurs économiques comme une source d’opportunités soutenues éventuellement par la mise en place de politiques d’adaptation à ce changement (développement et vente de technologies ; augmentation de la circulation des denrées alimentaires ayant pour conséquence l’accroissement de la dépendance de régions entières), le changement climatique doit amener à déconcentrer et diversifier la production alimentaire.

4 – La croissance de la pauvreté.

La question de la faim est une question de justice sociale et politique, ce n’est pas une question technique mais une question politique.

La faim touche 1,6 milliard de personnes :

-il s’agit pour la moitié de petits paysans assurant une agriculture de subsistance diversifiée, qui consomment leur production et la vendent au moment de la récolte, mais celle-ci étant insuffisante pour leur assurer une alimentation et des revenus suffisants leur permettant de garantir leur alimentation dans la période de mars-avril à août-septembre, sont obligés de racheter dans cette période au double ou au triple des prix auxquels eux-mêmes les avaient vendus les produits leur permettant de subsister. Cet appauvrissement les conduit à la migration vers les villes ou à rejoindre les grandes exploitations.

-pour 20%, soit 250 millions de personnes, il s’agit de paysans sans terre, d’ouvriers agricoles mal payés migrant de plantation en plantation.

-pour 10%, d’éleveurs, pêcheurs, ne possédant pas de terres, et dont l’alimentation dépend de l’accès libre aux ressources naturelles, aux rivières, aux forêts. Mais cet accès se réduit du fait du changement climatique et de la privatisation de ces ressources.

-pour 20% enfin, il s’agit de pauvres urbains : 1 milliard 400 millions personnes, ne bénéficiant d’aucune protection, vivent dans les bidonvilles des pays en développement.
Tous ces groupes sont victimes du même processus de développement, et d’un cycle de production de la faim dont les 4 étapes sont les suivantes :
1)     Les petits agriculteurs sont privés de leurs moyens de production

2)     Développement de la pauvreté et de l’inégalité dans les zones rurales

3)     Ruine des exploitations familiales et extension des grandes plantations et exploitations
Emploi précaire des travailleurs agricoles
Migration vers les villes

4)     Pauvreté urbaine
Ceci dans le cadre de politiques agricoles déterminées en fonction de l’impératif du remboursement de la dette des Etats et donc orientées exclusivement vers la production de cultures d’exportation.

B – Des solutions.

Promouvoir l’agro-écologie :

Cela ne consiste pas à revenir à l’agriculture traditionnelle utilisant peu d’implants et peu productive. Il s’agit au contraire de privilégier une agriculture de la connaissance en substitution d’une agriculture industrielle concevant la production agricole sur le modèle de la production industrielle, c’est-à-dire d’une façon linéaire.

L’agro-écologie privilégie au contraire une vision cyclique de la production : les intrants sont produits par l’agriculteur, les déchets sont réutilisés, dans une attitude d’écoute par rapport aux besoins de la terre.

Des exemples :

-la triade « riz – canards – poissons » se développe en Asie, en substitution des engrais chimiques et pesticides coûteux utilisés auparavant par les paysans. Dans ce nouvel assemblage, les déjections des canards et poissons fertilisent le sol, les mouvements des canards oxygènent le sol, les canards, en mangeant les insectes prédateurs du riz, protègent celui-ci… Les rendements augmentent de 20%, les coûts diminuent de 80%.

-en Afrique de l’Ouest, le modèle « pull-push » consiste à croiser et faire cohabiter sur le même terrain du maïs et des herbes hautes produisant une substance anti-insectes, donc remplaçant les insecticides, et permettant de protéger l’humidité du sol. En bordure du terrain d’autres plantes attirent les insectes et les détruisent.

Relocaliser les systèmes alimentaires :

Le problème de la faim relève d’une attention insuffisante à la production locale au bénéfice des cultures d’exportation. Cet avantage accordé aux cultures d’exportation entraîne les petits producteurs dans un cycle d’appauvrissement et de paupérisation que l’on peut formaliser ainsi :


Cycle d’appauvrissement de la petite agriculture familiale.

Entre 1990 et 2008, la facture alimentaire des 48 pays les plus pauvres a augmenté de 5 à 6 fois, entraînant pour les populations locales une augmentation des prix, un sous-développement local et un assujettissement aux importations.

Mais des solutions et contre-exemples existent : à Belo Horizonte (Brésil), en 1993, 20% des enfants étaient mal nourris, et beaucoup de petits producteurs très pauvres ne trouvaient pas de débouchés pour leurs produits. La municipalité a mis en relation les petits producteurs et les cantines de la ville : cela a permis de créer des filières de distribution, l’organisation de marchés paysans et des transports.

Rebâtir des systèmes de protection sociale :

Depuis 50 ans, on ne parle pas de politique alimentaire mais de politique agricole basée sur la vente à bas prix pour les plus pauvres de surplus de production. Il en résulte un appauvrissement des paysans, une alimentation pauvre, et aussi pour les gouvernants le fait de considérer le système des bas prix comme un pis-aller à moindre coût par rapport à l’absence d’une politique sociale efficace : dans le monde, 60% des familles ne bénéficient pas de protection sociale. Le modèle de production agricole low cost, qui fonctionne sur le principe de bas salaire et de faible rémunération pour le producteur en même temps que de subsides aux produits entrants (carburants, soja, maïs), cumule les impacts environnementaux, sociaux et de santé publique.

C – Les perspectives et contraintes d’un changement de modèle agricole

-Sortir le droit à l’alimentation du cadre du marché

François Collart-Dutilleul[4] constate que la loi du marché ne fonctionne pas pour les produits agricoles.

La spécificité de la demande de produits alimentaires (une demande qui, dans la mesure où elle correspond, contrairement à d’autres biens de consommation, à un besoin premier, n’est pas solvable et ne peut être reportée) implique de sortir le droit à l’alimentation du cadre du marché dans lequel il est actuellement saisi par les organisations internationales. En ce sens, la poursuite de la fragmentation de la prise en compte, par les organisations internationales, de problématiques connexes ne peut que reproduire les échecs passés des conférences internationales : les trois problématiques des besoins sociaux, du changement climatique, du commerce international, doivent être prises en compte ensemble.
Sortir le droit à l’alimentation du marché consiste à le mettre sur la loi d’ajustement des ressources et des besoins sociaux fondamentaux, selon ce que pratiquent déjà pour leur compte les entreprises et les Etats.

Mais dans la mesure où la marge de manœuvre des Etats est limitée par leur appartenance à l’OMC, c’est plutôt au niveau des régions et des grandes métropoles, exemptes de toute contrainte institutionnelle de la part de l’OMC, que cet ajustement devrait se faire.

-Faire évoluer le droit à l’alimentation
Le droit à l’alimentation est invoqué le plus souvent à partir de la mise en œuvre du droit national, selon 3 voies d’accès : le droit de produire son alimentation, le droit d’accès aux produits alimentaires, le droit à la protection sociale. Mais les juges sont obligés de bouger : c’est le cas en Inde où des ONG font évoluer la Cour suprême dans le sens d’une prise en compte dans le droit à l’alimentation de la lutte contre la corruption et des pertes alimentaires.

-Défragmenter la gouvernance (mondiale, nationale, européenne).
La question de la fragmentation de la gouvernance mondiale se pose en particulier pour le Comité de la sécurité alimentaire mondial (CSA : http://www.fao.org/cfs/cfs-home/fr/), un organisme de gouvernance mondiale participatif regroupant la FAO, les ONG, les gouvernements, mais qui semble avoir du mal à faire entendre sa voix face à la concurrence du G20 et surtout de l’OMC, qui interdit au CSA de traiter de la question du commerce mondial en son sein.

Le manque de ponts entre la politique agricole, la lutte contre la pauvreté, la politique de santé, est constaté également au niveau national (au Canada, le Conseil de politique alimentaire essaie justement de créer du lien entre les différentes politiques[5]), voire au niveau européen, où l’on constate (en particulier sur la question des agro-carburants) des problèmes de cohérence entre des directions opposées sur l’orientation de la PAC.

-Favoriser le changement des modes de consommation alimentaire, en particulier par une éducation adaptée en ce sens au niveau des écoles et cantines scolaires, en faisant appel à la responsabilité de consommateurs des enfants… et des parents. 

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René Dumont, il y a 50 ans, avait prédit cette évolution du système agro-alimentaire : il n’a pas été écouté, personne n’a tenu compte de ses avertissements. Il ne peut y avoir de réforme en l’absence de la participation des pauvres à des décisions politiques relevant d’un système politique qui leur est fermé. Le droit à l’alimentation implique l’accès des pauvres à la responsabilité politique : il s’agit non pas de demander aux pauvres leur avis, mais de faire des pauvres, qui comprennent beaucoup mieux que tout expert leurs besoins immédiats, des acteurs de leur destin. Sur le terrain, on constate en effet que les pauvres ont, sur la question qui les concerne directement, une approche très différente de celle des membres des institutions ou ONG : on les traite, de même que les Indiens lors de la Conférence de Valladolid, comme des enfants. C’est en cessant de les considérer ainsi, à cette seule condition que les plus pauvres participent à la définition des politiques publiques, que la question de la faim cessera d’être vue comme un problème technique pour être considérée comme ce qu’elle est vraiment, un problème politique.






[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Bombe_P Po : la thèse du livre prédit qu'une famine massive aura lieu au cours des années 1970 et 1980, notamment à cause de la croissance de la population mondiale, et demande que des actions politiques soient immédiatement mises en place pour limiter la croissance démographique. Best-seller, le livre s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires et a contribué à la prise de conscience collective sur les problématiques de population et d'environnement dans les années 1960 et 19701.

[2] Obésité (BMI) : se mesure par 30 kg/ m2 or more.
[3] Enrichissement artificiel d'une eau en matières nutritives d'origine industrielle, qui peut perturber l'équilibre biologique des eaux par diminution de l'oxygène dissous.  

[4] Professeur de l’université de Nantes spécialiste en droit de l’environnement et de l’agro-alimentaire, responsable du projet Lascaux http://www.droit-aliments-terre.eu
[5] http://www.ccnpps.ca/docs/FoodPolicyCouncils-ConseilsPolitiqueAlimentaire_FR.pdf

vendredi 25 octobre 2013

François Bourdoncle : conférence à IAE Paris sur le Big data, le 24 octobre 2013.

Bio.
François Bourdoncle co-fonde d'Exalead en 2000 dans le but de développer un moteur de recherche conçu pour gérer autant la complexité que les gros volumes de données. La société est racheté par Dassault Systèmes en 2010. François Bourdoucle est membre de la commission Lauvergeon « Innovation 2030 ».

Retour en arrière.
-Amazon : valorisation des données par le système de recommandation (pas les inventeurs mais les premiers utilisateurs).
-Web 2.0 : réseaux sociaux, données plus personnelles, ciblage pub. Liens sponsorisés en lien avec ce que recherche l’utilisateur. Mais les technologies des bases de données ont du mal à répondre aux besoins, donc ils développent des technos propriétaires pour le traitement statistique de l’info.  

Big Data.
Désigne la capacité des entreprises à utiliser les données qu’elles accumulent, en particulier par l’intermédiaire des objets, machines connectées. Ex. les berlines allemandes qui diffusent des données de télémaintenance toutes les heures. Ou des balances connectées.
Des boîtes françaises sont leader mondial des objets connectés, ce qu’on appelle le machine to machine.
Dassault Systèmes est leader en PLM = Product Livecycle Management. Le livecycle va comprendre le produit non seulement en cours de production, mais aussi en cours d’utilisation réelle : donc intérêt pour le marketing et l’axe de vente.

La commission Lauvergeon pour l’innovation.
Le Big Data fait partie des 7 axes de réflexion et de proposition innovantes de la  commission « Innovation 2030 » présidée par Anne Lauvergeon (rapport remis le 11 octobre 2013 à François Hollande), donc les deux cibles sont : construire des ressources à l’exportation ; créer des emplois.

Les 7 axes sont : 
1 – Le stockage de l’énergie
C’est la brique indispensable pour réussir la transition énergétique. Le développement des énergies renouvelables, pour la plupart intermittentes, l’optimisation de la production électrique et le déploiement de la portabilité, nécessiteront des innovations de rupture au niveau des systèmes de stockage. De nombreux verrous technologiques et industriels restent à débloquer pour abaisser les coûts et augmenter les performances.

2 – Le recyclage des matières
La raréfaction et le renchérissement des métaux mais aussi la protection environnementale rendront indispensables le recyclage, en particulier des métaux rares (titane, cobalt, tungstène, platine…), qui sont présents dans les objets électroniques du quotidien. Leur faible quantité, la difficulté de les séparer des alliages, les rendements insuffisants…sont autant d’obstacles technologiques encore à surmonter. Il faut aussi organiser toute la chaîne du recyclage, de l’éco-conception des produits à l’adaptation de la fiscalité.

3 – La valorisation des richesses marines
La valorisation des métaux dont regorge le fond de la mer n’est qu’à ses prémices (hors hydrocarbures), alors que le sous-sol marin recèle des ressources minérales certainement supérieures aux quantités terrestres. L’un des leviers sera de développer des technologies innovantes d’exploration, d’exploitation et de traitement de ces minéraux. Autre priorité planétaire, il faudra rendre le dessalement de l’eau de mer moins énergivore et plus compétitif pour que l’eau potable ne devienne pas une denrée rare.

4 – Les protéines végétales et la chimie verte
De nouveaux produits alimentaires devront être concoctés à partir de protéines végétales pour répondre aux besoins de la croissance de la population mondiale que seul le secteur de l’élevage ne pourra satisfaire. Avec son agriculture, son industrie agroalimentaire et sa tradition d’innovation culinaire, la France possède un fort potentiel d’exportation. De même que notre richesse agricole servira à la mise au point de nouveaux biomatériaux et de biocarburants ultra performants et compétitifs, pour s’affranchir à long terme des matières premières d’origine pétrolière.

5 – La médecine individualisée
En s’appuyant sur les sciences dites « omiques » comme la génomique, la biologie de synthèse, l’imagerie à très haute résolution au niveau tissulaire ou cellulaire, ainsi que sur les nanotechnologies et le numérique, la médecine du futur sera de plus en plus personnalisée avec des thérapies ciblées et des traitements adaptés à chaque patient.

6 – La « silver economy »
En 2030, 30 % de la population française aura plus 60 ans et 12,3 % plus de 75 ans, selon l’Insee. Une économie nouvelle portée l’innovation au service de la longévité va exploser pour palier la perte d’autonomie des personnes âgées. Avec des seniors plutôt technophiles, un système de santé centralisé, des compétences académiques, des technologies avancées et des solutions intelligentes en domotique, robotique, téléassistance…la France doit tirer son épingle du jeu.

7 – Le «big data »
L’explosion des données créées par les particuliers, les entreprises et les pouvoirs publics sera porteuse de nouveaux usages à l’image, aujourd’hui de l’adoption massive d’Internet, des smartphones, des réseaux sociaux ou du e-commerce. La révolution numérique produira aussi des gains de productivité considérables dans tous les grands secteur de l’économie : santé, environnement, banque, assurance, tourisme...Des projets émergents comme les « smart cities » ou les « smart grids » généreront aussi des masses d’informations qu’il faudra être capable de traiter en temps réel.

Les enjeux du Big Data
La presse et le commerce de proximité ont été les premiers secteurs victimes de la révolution numérique et ont radicalement changé de modèle économique. D’autres secteurs qui ne le savent pas (banques, assurances, tourisme…) vont être impactés par cette révolution numérique. Dans ce contexte le big data va être non seulement un outil de productivité mais aussi un vecteur de compétitivité.
Par exemple le secteur de la santé publique en situation critique du fait de l’explosion des coûts.  dont Il faut passer d’une logique curative à une logique préventive : soit pour les maladies chroniques, envisager pour les patients de porter des objets pour monitorer la tension, le diabète, en relation avec le médecin.

Le scandale du NSA a révélé la sensibilité des Européens au contrôle de la vie privée : l’avantage européen est peut-être de parvenir à établir un équilibre (plus que les autres pays) entre la création de richesses et la protection de la liberté. En sachant qu’aujourd’hui les banques savent tout sur nous, et les assurances aussi : mais on accepte car la carte bleue nous rend service et son usage est régulé. Il peut en être de même dans le domaine de la santé. A cet égard l’exemple de la NSA peut se révéler un avantage pour les Européens.

Les atouts sectoriels pour la France dans le Big Data
1) sur les infrastructures logiciels et matériels : les Américains sont déjà très en avance.
2) la capacité des groupes nationaux leaders dans leur secteur (Axa, Total) d’aller à l’export avec des produits innovants pour en rapporter des devises : il faut faire en sorte que ces grands groupes se mettent en accord avec les PME technos.
3) les pure players, faisant de l’internet des objets et capables de traiter et de valoriser les données.
(Un des avantages de l’assurance maladie en France, par rapport aux US, est qu’ici tout est centralisé).

Les difficultés.
Il est anxiogène pour les grandes sociétés de penser qu’elles sont en danger. Mais on sait que Google a acheté une compagnie d’assurances, et on peut supposer que les assurés qui accepteront de porter une future Google Watch paieront leur assurance deux fois moins cher.
Le monde est violemment néolibéral, dans le sens individualiste. La demande sociétale est pour ce genre de choses.
Mais la France schizophrène est dans l’incapacité de discuter sereinement de ces sujets en pesant le rapport bénéfices, gains, en prenant en compte la notion de prise de risque. C’est la différence entre la France et les pays anglo-saxons.
Mais les sociétés européennes vont être confrontées à ce choix-là. Le big data peut être le vecteur de la compétitivité des secteurs qui ne sont pas encore impactés par la vague numérique mais le seront.

En soi le « big data » est ancien  (les assurances, banques, en font depuis toujours).
Mais c’est nouveau : l’avantage pour la France est la qualité de formation de ses écoles d’ingénieurs, à condition que l’on puisse en adapter la formation à la double compétence informatique et statistiques.

Une question est aussi de comment passer d’une logique française (CNIL), où tout ce qui n’est pas autorisé est interdit, à une logique plus anglo-saxonne où tout ce qui n’est pas interdit est autorisé, relevant plus d’un principe d’expérimentation.

Dans les études d’impact d’un projet, comme dans procédures de marchés publics, on propose de rajouter le critère d’innovation. Le rapport Lauvergeon propose aussi pour les entreprises le partage des expériences d’achats innovants.

Questions.
-Big Data et Opendata : l’opendata (très important pour les innovations d’usage) est le bout de la chaîne du big data.

-Le tourisme : « un secteur sinistré car la relation-client est captée par booking.com, etc. Les hôteliers hors-course doivent recapter la relation-client. Il y a peu de projets big data intéressants car il est plus plus compliqué de faire du big data que de faire du web social dans un garage à deux personnes ».

-Université Paris-Descartes, question sur la pertinence de proposer aux entreprises d’exploiter les données de la recherche : « les données n’ont d’intérêt que dans la mesure où elles peuvent être utilisées par l’entreprise ; mais cela peut se faire non par un « transfert de technologies » mais par un « transfert » des chercheurs vers l’entreprise : en effet les seuls à même d’exploiter les données et de faire une application à partir d’elles sont les chercheurs qui en connaissent la valeur, et sont donc capables de la révéler »


-stratégie industrielle et financement de l’innovation : « tous les pays du monde font de la stratégie industrielle. Mais la logique de financement de l’innovation en France est absurde : on arrose et on espère que ça va pousser, c’est une vision macro-économique. Or une société croît quand on lui achète quelque chose. La vision micro-économique, c’est celle de l’Etat en position d’acheteur, la logique dans laquelle était l’Etat au moment de la construction des centrales nucléaires, d’Airbus, etc. Il faut y revenir. La vision de l’Etat subventionneur est toxique : car elle entretient une concurrence artificielle entre des sociétés dont une devrait mourir et l’autre devenir champion ; ça coûte de l’argent aux contribuables et ne crée pas de richesses. Ce qu’il faut c’est encourager soit les grands groupes à l’export, soit soutenir les pure players capables de créer des données dans un domaine étroit, particulier, et de les valoriser dans un modèle vertical intégré, car les données vont valoir des fortunes. » 

jeudi 30 mai 2013

Les étudiants du CFJ testent la slow information

Ce 29 mai 2013, une quinzaine d’élèves de la spécialisation presse écrite et multimédia du Centre de formation des journalistes (CFJ) lanceront le Quatre heures, un magazine en ligne (http://lequatreheures.com/) dédié au « slow reportage ». Son ambition : sortir de l’info continue pour plonger le lecteur en immersion dans le grand reportage. Cet espace entend proposer aux lecteurs « une nouvelle expérience de lecture multimédia en immersion », annonce l’école. Mais aussi un grand reportage inédit par semaine.

A voir sur http://lequatreheures.com/ le grand reportage "Au pays des moines" : 4 jours au Mont Athos.

lundi 29 octobre 2012

Nouveaux médias : comment faire payer l'info ?

Les Assises du journalisme – Poitiers – Mercredi 3 octobre 2012

Participants : Erwann Gaucher (animateur) ; Olivier Clech (Le Télégramme) ; Bruno Jauffret (La Voix du Nord) ; Philippe Laloux (Le Soir) ; Pierre Haski (Rue89)

Pierre Haski (Rue89): « Cela a été une erreur de considérer le web comme un tuyau secondaire. A Libé, il y avait une moulinette automatique pour faire l'export vers le web. Mais cela pose question par rapport au lecteur, au contenu. Mais les responsables de la rédaction ne lisaient pas Internet. Les créateurs de Rue89 sont des anciens correspondants. L'erreur est de ne pas avoir conçu le web comme un lieu majeur dès le début. Une erreur partout dans le monde entier. Mais il n'y a pas de retour en arrière possible, il faut inventer autre chose.

Philippe Laloux (Le Soir) : il n'y avait pas de moulinette automatique au Soir ; mais certains articles étaient mis sur le web. Le gratuit est la culture ADN du web. Le gratuit est aussi le modèle économique. Car le gratuit crée de la valeur, de l'audience, apporte la pub. Mais la pub reste mineure par rapport au CA papier. Elle plafonne en 2012. La seule issue est de refaire passer des contenus payants ; mais faire payer ce qui est gratuit ne marchera pas, donc il faut inventer de nouveaux modèles sur de nouveaux supports. Le gratuit a détruit la valeur économique et éditoriale de l'info : du fait du lissage on retrouve la même info partout. On ne crée pas de la rareté avec le gratuit, alors il faut recréer de la valeur éditoriale. Mais la production de l'info gratuite fait monter l'audience.

Bruno Jauffret (La Voix du Nord) : la Voix du Nord a 300 journalistes, la rédaction est orientée papier, elle produit des brèves à 6 heures du soir mais c'est rare. Le nouveau système (Ndlr : CCI : le même pour la Voix du Nord et Le Soir) va permettre la publication print / web. La valeur va se faire sur la partie locale car nous sommes les seuls à publier cette info.

Olivier Clech (Le Télégramme) : Nous sommes dans le recyclage perpétuel de l'info, dans l'illusion d'une martingale. Faire payer le contenu : oui. Mais quel contenu ? La question est celle de la valeur de nos productions. Nous sommes dans un cycle en cours d'achèvement ; la conquête du territoire numérique. Maintenant, il va falloir valoriser ce qu'on a semé sur ce territoire. Les audiences vont peu évoluer : nous sommes à 5 MVU. La régie pub doit monétiser cette audience, mais les annonceurs sont peu sensibles à une audience massive, ils veulent une audience qualifiée, c'est-à-dire segmentée en intérêts localisés.

La "googlelisation" de l'info
Pierre Haski : on est dans une vraie schizophrénie. On veut faire le maximum d'audience pour vendre de la pub, mais tout le monde triche et fait comme si c'était normal. Mais aussi, pour la qualité journalistique, l'eau tiède suffit, car elle permet de ne pas lâcher l'audience. À Rue89, on n'est pas dans le flux, on ne fait pas de dépêches. Mais l'obstacle est la « googlelisation » de l'info. Le problème : il faut faire payer Google, mais cela va obliger tout le monde à faire du chiffre et de l'audience. Google valorise la répétition et non la singularité.

Philippe Laloux : faire payer Google, ils ont essayé de le faire en Belgique (lesoir.be). En 2006-2007, Google piquait les contenus dans les sites en Belgique et les mélangeait sans renvoyer à la source, pendant deux mois (avant Google News). Les éditeurs ont attaqué en justice, et ont gagné. Le Soir « dégooglelisé » a perdu entre 20 à 30% d'audience. Car les gens arrivent par la fenêtre ou la cheminée (facebook), mais pas par la home page. La valeur de l'info réside dans l'usage que l'on va faire de cette info. Le modèle Spotify en musique est intéressant, car on vend un accès : l'info est consommé en flux actu, elle est périssable. L'info non périssable est à lire sur une durée plus longue. Donc il faut soigner le gratuit autant que le payant, l'info périssable et la non-périssable.

Olivier Clech : il faut mettre de la transversalité, il y a trop de catégorisation. Il faut valoriser la relation de la marque avec le public via le gratuit, le payant, les services éditoriaux et non-éditoriaux. Il n'y a pas d'économie propre au numérique, mais il y a une économie de la marque.

Pierre Haski : il y a plusieurs types de lecteurs par rapport à la marque. C'est la question de la recommandation. On n'accède plus par la hiérarchisation, mais par la porte ou la fenêtre. Cela complique le discours sur la marque, quand 80% des lecteurs viennent par des recommandations et des liens. C'est pourquoi le New York Times laisse l'accès libre aux arrivants par Twitter : au contraire le Monde les fait payer, comme 20% des journaux américains qui ont un pay wall.

Monétiser l'audience
Bruno Jauffret  : nous voulons nous reconcentrer sur la production de contenus à destination de nos clients. A La Voix du Nord, nous avons 2 MVU : l'analyse de l'audience montre que 100 000 sont vraiment intéressants par rapport à la marque, car ce sont des consommateurs assidus. D'autre part la demande d'inscriptions augmente, même si le modèle reste gratuit : nous avons 230 000 inscrits sur le site, les données clients obtenues étant reliées au CRM. En ce qui concerne l'accès payant, nous avons fait deux tentatives. Une avec Nord Littoral (quotidien de Calais, 9000 ex. / jour), avec 20 000 inscrits sur le site, entre 10 et 12 000 visiteurs uniques par jour. Nous sommes passés d'un accès libre à un paiement systématique. L'audience, qui a baissé de 30%, est passée de 5 à 6000 VU/jour ; d'un autre côté nous sommes passés de 0 à 80 / 100 ventes par jour. On s'aperçoit que les gens se contentent des titres et des chapos de la home page : donc notre idée est de tester la home page payante.

La deuxième tentative concerne La Voix du Nord. Tout nouvel inscrit a droit à 5 articles gratuits : au-delà, on lui demande de payer. Avec 600 abonnés, nous faisons 100 ventes par jour. L'objectif en 2015 est d'avoir 7000 abonnés, et de passer le site en e-commerce. Notre référence en ce domaine est le site de la FNAC, qui dispose d'une gestion de la relation-client basée sur des profils, des abonnements, des alertes... On veut passer d'un mode artisanal à un mode industriel.

Olivier Clech : au Télégramme nous publions en moyenne 220 000 ex./jour, dont 70 000 pour les abonnés et 150 000 en portage. L'enjeu est de conserver ce parc et de le préserver de toute fuite. Notre stratégie est de privilégier nos abonnés en facilitant leur accès à nos contenus. Donc on offre l'accès gratuit à un article recommandé par un abonné, on essaie de constituer les abonnés en communautés, on leur offre des privilèges dans le cadre de clubs de lecteurs, etc. Ce qui nous importe par rapport au nombre d'abonnés est de considérer la globalité print + web comme intéressante, même si la part du numérique reste minime : en raisonne en termes d'objectifs globaux sans se limiter au numérique.

Pierre Haski : Chris Anderson (http://fr.wikipedia.org/wiki/Chris_Anderson_(auteur), dans son livre Free ! Entrez dans l'économie du gratuit (Pearson, 2009) insiste sur le fait que la distribution de contenus numériques ne coûte rien. Ce qui coûte est la production : la diffusion gratuite permet de créer une audience à une partie de laquelle on peut vendre des services et des contenus. Le New York Times, avec ses 40 M de lecteurs et ses 400 000 abonnés, reste un site ouvert. Au lancement de la zone payante, le NYT a réussi à maintenir son audience globale.

L'impact sur l'organisation des rédactions
Philippe Laloux : pour nous au Soir l'audience n'est plus l'objectif prioritaire : la priorité est de fidéliser les abonnés actuels ! Pour reprendre l'analyse d'Eric Scheer sur le marketing des usages, notre objectif est de valoriser les contenus à forte valeur ajoutée, c'est-à-dire s'éloigner d'un mode de lecture plus passif (on lit ce qu'on offre, comme sur le papier), en insistant sur l'édition, la hiérarchisation, l'enrichissement. Il faut quitter la notion de flux pour aller vers des produits semi-finis, c'est-à-dire « éditionnés », par exemple sortir une édition le soir à 18 heures pour tablettes. L'idée est d'enrichir le payant sans appauvrir le gratuit. Nous visons donc 3 éditions du Soir : en continu sur lesoir.be, le matin en papier et PDF, le soir une édition 100% screen payante. Ce projet vise à relever le défi de la mutation industrielle de la rédaction, de la mutation du marketing vers le cross média (quelle histoire doit-on raconter à nos clients ?) et de la mutation de la régie. Pour cela, l'organisation du Soir doit évoluer : il faut d'une part des journalistes maîtrisant la grammaire de chaque support et capables d'aller chercher de l'info, de la produire et la mettre en forme pour tous les supports ; d'autre part un pôle édition web qui puise l'info dans les rédactions pour l'insérer dans le flux ; enfin un pôle pour l'édition tablette du soir (gratuite pour les abonnés). L'idée étant de faire un flux universel en HTML5, en responsive design (gestion automatique du nombre de cases affichées en fonction de la largeur de l'écran). Ce qui est aussi un défi pour la pub, car la présentation n'est pas statique.

Bruno Jauffret : à La Voix du Nord, notre objectif est d'aller vers plus de simplicité, pour aider le lecteurs à se retrouver dans le même univers sur les différents supports. On différencie le rôle du producteur de l'info, de celui de l'éditeur de l'info.

Les usages , la diversification des supports
Pierre Haski : à Rue89, nous avons lancé l'appli iPAD il y a un mois (septembre 2012) et nous avons gagné 500 abonnés (sans avoir accès au fichier des abonnés. Mais les usages nous échappent. On sait que l'iPad n'est pas un produit de mobilité : les gens font l'usage, l'innovation échappent aux créateurs. Nous venons également de faire notre premier e-book sur et avec Pierre Rhabbi. Mais Rue89 « avec les doigts » c'est 80% de reprise des articles du site, avec un film comme bonus. Avec en plus de nouveaux types de lecture. Nous avons arrêté le magazine papier car cela s'est avéré une opération blanche, et les impératifs de la production du papier perturbaient la production du numérique. Nous l'avons « remplacé » par le magazine sur tablette, pour lequel nous ne sommes pas confrontés au même impératif de bouclage ni au même risque financier.

Olivier Clech : Au Télégramme, nous menons des enquêtes quali / quanti pour détecter les nouveaux usages. Le but est d'offrir une continuité simplifiée de lecture dans les différents supports. On relève des usages très volatils, qui nous incitent à revenir aux fondamentaux, c'est-à-dire à l'intérêt de l'info. Le Télégramme subit une perte naturelle (décès, déménagements...) de 10 000 lecteurs par an, mais en gagne entre 10 et 12 000 sur la même période. Ce qui veut dire que depuis le passage au petit format en 2002, nous avons gagné 120 000 lecteurs.

Faire payer l'info mobile
Philippe Laloux : au Soir (qui fait partie du groupe Rossel) se pose la question du paiement de l'info mobile. C'est difficile car les breacking news sont une info périssable. La pub peut rentabiliser les développements, mais ce n'est pas hallucinant. Les applications événementielles (par ex. les Jeux olympiques) permettent de repackager les contenus existants, mais cela rencontre très peu de succès et est très énergivore pour les équipes techniques.

Bruno Jauffret : à La Voix du Nord le premier canal de vente est le porte-à-porte. Nous vendons 0,79 euro le journal sur tablette (PDF + numérique) ou 14,90 euros en abonnement mensuel. Tlg : 0,85 euro / jour : 9,99 / mois.

Pierre Haski : nous ne faisons pas de paiement spécifique sur l'info mobile, que nous considérons comme une lecture au lit complémentaire de celle de la journée. La question est d'apporter des infos en plus, de la matière pour les gens dans le continuum qui nous lisent le soir. En 5 ans nous sommes allés sur twitter, facebook, les smartephone, la tablette. Pour autant il ne faut pas plonger dans le premier gadget venu, sans pour autant rater les changements fondamentaux. Nous produisons 25 papiers par jour : les faire payer représente une prise de risque trop grande. On ne fait pas payer l'info générale, mais par contre l'info spécifique sur tablettes.

mercredi 30 mars 2011

Rédactions au futur : expériences de rédaction

Vendredi 25 mars 2011, les Entretiens de l'information ont organisé une journée de rencontres sur le thème de "Rédactions au futur".

Verbatim
On trouvera ci-dessous un compte-rendu du premier débat de la journée, "Expériences de rédaction", qui rassemblait : Régis Confavreux (Owni), Philippe Couve (Owni), Claudine Girod (BWB), Johan Hufnagel (slate.fr), et Loïc de la Mornais (France 2).

Présentation des intervenants et des sites
Régis Confavreux (Owni)
"Owni (acronyme de "objets web non identifiés") a été créé par Nicolas Voisin. 60% des contenus sont produits au sein de la rédaction, 40% par des collaborateurs extérieurs (plus de 1000 blogueurs, payés 150 euros la pige). Il n'y a pas de réelle hiérarchie : Owni fonctionne selon un management en râteau, avec un droit de veto horizontal. Outre son activité dans le data journalisme, la principale activité d'Owni est celle d'une web agency classique : elle accompagne les entreprises, même hors presse, dans le développement de leurs stratégies numériques. En ce qui concerne le modèle économique, le journal est "fils" de la société commerciale.

Johan Hufnagel (slate.fr)
"Slate.fr, version française du site américain slate.com créé en 19996, une référence importante dans le journalisme web, a vu le jour en 2009 : on compte 5 cofondateurs, parmi lesquels 3 ex. du Monde (Colombani, Eric Le Boucher) et Jacques Attali, et le site est soutenu par un fonds d'investissement. L'objectif éditorial est de faire un site magazine de qualité : il n'y a pas de production de news. L'équipe réduite se compose (mars 2011) d'un rédacteur en chef, d'un chef d'édition, de journalistes, de 3 développeurs intégrés à la rédaction : slate.fr, qui se revendique comme "une entreprise de technologie", fait appel aussi à des contributeurs extérieurs (environ 30 réguliers), en particulier des sociologues, qui produisent entre 8 et 10 articles jour.

Claudine Girod (BWB)
Elle édite le blog "Sous les pavés la plage", qui fonctionne comme une mini-agence de presse fournissant des infos sur l'actualité internationale en français, anglais, arabe.

Philippe Couve (Rue89, Owni)
Philippe Couve est l'ancien animateur de l'émission l'Atelier des médias sur RFI. Depuis il mène des missions de conseil et de support (lemonde.fr, agence internationale de journalisme) et des études sur les médias numériques (Revue européenne des médias).

Loïc de la Mornais (France 2)
Loïc de la Mornais sort d'une formation de 6 mois chez CNN à Atlanta.

Organisation et fonctionnement des rédactions web

Pour Johan Hufnagel, slate.fr représente une "toute petite structure", avec une réduction maximale des niveaux de hiérarchie de façon à permettre un fonctionnement et un partage d'informations le plus direct et efficace possible via (outre le contact direct) les chats, les mails (environ 200/jour), et à rendre la publication la plus fluide et facile possible. Slate.fr, qui un site magazine et non pas un site d'infos ou de news (ex. liberation.fr ou 20minutes.fr), est donc une structure légère, dans tous les sens du terme : l'important pour la rédaction est de "fonctionner à l'envie, sans s'obliger à rien, surtout pas à la contrainte de production de news, en ne traitant que les sujets souhaités". Début mars, une version africaine de slate a vu le jour à Dakar (rédacteur en chef Pierre Cherruau).

Pour Régis Confavreux, l'organisation d'Owni correspond à sa double activité commerciale et éditoriale. La rédaction dédiée à owni.fr comprend une quinzaine de personnes (plus quinze personnes pour le journal) représentant trois métiers complémentaires qui travaillent en symbiose : les data journalistes, les développeurs, les designers. Les rédacteurs récupèrent les données à partir de bases de données, les mettent à disposition des développeurs pour traitement, les designers formalisent leur présentation. Une conférence de rédaction quotidienne réunit les trois métiers, sous la houlette d'un chef de service.
A l'opposé de la presse traditionnelle, le fonctionnement en réseau "imprègne toute la maison", en particulier les contributeurs (blogueurs) extérieurs (environ 1000).
Les papiers font l'objet de 3 relectures, à l'issue desquelles est décidée ou pas la publication.
Les articles de la blogosphère, les tweets, font l'objet de systèmes d'alertes : ils sont intégrés dans leur site (pas de renvoi vers les autres blogs).
Comme à slate.fr, la production est l'expression de "l'envie" des équipes, et la ligne éditoriale se veut "subjective".
L'ambition d'owni.fr est de favoriser le retour aux valeurs des métiers de la presse traditionnelle, de produire du contenu et de médiatiser l'information auprès du lecteur.

Philippe Couve (aujourd'hui chez Owni) trace une synthèse de son étude sur une vingtaine de titres la presse numérique (parution : Revue européenne des médias). Une des caractéristiques de la rédaction web est d'être "invisible" (pas de signature des articles). Il perçoit trois modes (niveaux) de communication majoritaires facilitant la mise en commun de l'information : les listes de diffusion, les chats, la communication verbale. Historiquement, les rédactions web se sont construites contre les rédactions dominantes, "dans l'adversité des médias dominants", le modèle des news induisant un mode de fonctionnement spécifique. Un élément important est l'interaction avec les lecteurs : par exemple à Rue89, une conférence de rédaction participative en ligne a lieu une fois par semaine, qui permet des interactions sur le choix des sujets et les angles de traitements.

En ce qui concerne les sites des médias traditionnels, Philippe Couve insiste sur 3 points sur lesquels les médias traditionnels sont perfectibles et doivent renforcer leur position :

1-la gestion des temporalités. La question : "comment gérer le tempo du web" n'est pas résolue. Le problème rencontré à chaque fois est celui de la synchronisation de la gestion de tempo (i) différents. Des solutions sont à trouver sur le plan techno et de la formation.

2-la gestion des réseaux sociaux. Au monde.fr, une personne est chargée de l'animation des médias sociaux ; elle pourrait fournir un papier par semaine, de même que l'ex-médiatrice de la rédaction. Au Guardian : on travaille sur l'optimisation des contenus pour les médias sociaux. A Al Jazirah, 7 à 8 personnes sont chargées de faire la veille sur les blogs.

3-Le crowdsourcing. Ph. Couve mentionne une enquête menée par 60 millions de consommateurs et l'association France Liberté sur le prix de l'eau en France. Les consommateurs sont invités à fournir ces données (avec pour preuve le scan de leur facture), qui seront analysées, traitées et présentées par owni.fr. Cet exemple illustre d'une façon explicite la gigantesque force de frappe potentielle des internautes pour un traitement en masse des informations. Un autre exemple est celui du Guardian, qui "déporte" vers les internautes la sélection et la hiérarchisation selon leur intérêt de centaines de milliers de documents, le journal se réservant de n'effectuer le traitement initial que de ceux réputés prioritaires par les internautes : on a là une image hypertrophiée du traditionnel "comité de lecture" d'une maison d'édition (cf. l'exposition sur le centenaire de Gallimard à la NF).

Dernières remarques de Philippe Couve, d'une part sur la radicalité des choix éditoriaux, qui semble payer (ex. XXI en presse, Mediapart en numérique). D'autre part sur l'importance de la mise en commun des informations dans le système de réseaux constitué par le net : dans un tel éco-système, l'important volume d'informations et de transactions à partager en commun implique certes une capacité de collaboration avec des concurrents, mais sans pour autant réduire à rien une concurrence quelquefois saine entre collaborateurs (par ex. faut-il ou non partager dans une rédaction web les carnets d'adresses : la réponse n'est pas univoque) ; en définitive, ce qui fait la puissance d'un média web n'est pas (plus) le stock, "mais la capacité à faire circuler l'information, la capacité d'impulsion et de diffusion".

De retour de CNN, Loïc de la Mornais (France 2), affirme d'emblée que chez CNN tous les carnets d'adresses sont partagés dans des bases de données en ligne, ce qui est absolument indispensable dans la mesure où toute information factuelle (TV comme web) fait l'objet d'une triple vérification avant diffusion. Il en voit la preuve du pragmatisme des Américains (qui jugent avec scepticisme la véracité de l'info à la française... : les approximations sont chez CNNN sévèrement sanctionnées) : "ça marche ou pas". Le souci d'efficacité et de rentabilité prime.

Un pragmatisme qui se retrouve partout. Dès le début des années 1990, CNN a identifié Internet comme l'avenir des médias et s'y investit (Ted Turner le fondateur qui n'y croyait pas est alors débarqué), d'une façon qui opère dans le groupe un changement complet des mentalités. Depuis CNN conserve sur Internet une longueur d'avance par rapport à d'autres médias audiovisuels : contrairement à France 2, on n'observe pas chez CNN de différence de nature (hiérarchique, prestige) entre la TV et le web. La raison : si le journal TV est vu par quelques millions de personnes, le site cnn.com touche plusieurs centaines de millions d'internautes.

Sur le plan de l'organisation et du fonctionnement, plusieurs points à noter :
-la rédaction internet de CNN comprend 200 personnes.

-le couplage avec les réseaux sociaux est très accentué :
a-CNN dispose d'une cellule de veille sur twitter et facebook dans le monde entier. Du fait de ces sources faisant office "d'agence de presse gratuite", CNN a résilié ses contrats avec l'AFP et Reuters, et ne conserve que l'abonnement AP (agence de presse mondiale) : cette mise en retrait des sources "agences" permet à CNN de fournir des contenus différenciés (en terme d'écriture) de ceux des autres sites.
b-avec le service iReport (http://ireport.cnn.com/) CNN a d'autre part mis en place un cadre d'accueil pour la production, l'édition et la diffusion de contenus fournis par les internautes témoins d'un évènement, qui représente entre 15 et 20% des contenus de CNN (il va sans dire que ces contenus sont soumis à un processus très strict de vérification).
c-l'étude Pownar menée par CNN mi-2010 sur le phénomène de recommandation des médias sociaux a montré que le partage d'une information sur un réseau social touchait en moyenne une centaine de personnes. http://tinyurl.com/5tvjaeg

-CNN est en train d'abandonner les caméras et la vidéo sur Internet. Les caméras dans la mesure de nouveaux appareils photos (Canon) peuvent remplir le même usage pour l'antenne comme pour le web (CNN dispose d'un labo R&D interne). Mais aussi parce que la vidéo (contrairement à un discours et à une pratique majoritaire, que d'ailleurs CNN a contribué sans doute à forger), la vidéo d'être considérée chez CNN comme un média pertinent pour le web. On ne demande plus aux reporters d'envoyer des vidéos pour le web, mais des photos avec un texte : cette décision procède du constat que la vidéo ne marche pas en tant qu'info sur le web, qu'on va plus vite à lire (en diagonale) un article, qu'il est préférable de scripter un interview que de mettre la vidéo de celui-ci sur le web. Si pour CNN la presse papier est morte, l'avenir de la presse écrite est bien sur Internet.

Sur le plan économique, 98% des revenus de CNN procèdent de la TV, 2% du web. Cette répartition (ou plutôt cette prépondérance de la TV) ne semble pas pour CNN menacée. L'expansion de la TV mobile n'implique pas en effet un phagocytage de la TV. Selon la perspective de CNN, les deux modèles devraient se maintenir en parallèle : la fidélité au "20 heures" (marquée par la course à des écrans de plus en plus grands) et le "petit écran" (tablette, smartphone, etc).

Quelle perspective d'évolution pour l'organisation des rédactions web ? Va-t-elle reposer la collaboration de professionnels en réseau ou sur des journalistes polyvalents ?

Pour Régis Convafreux (Owni) le journaliste multi-tâches n'a pas beaucoup d'avenir : il prône plutôt le retour aux sources, au métier. Mais il pointe de nouvelles compétences : animation de réseaux sociaux (plus de 50% du trafic d'Owni procède des réseaux sociaux), développeur intégré dans les équipes de journalistes.

Pour Johan Hufnagel (slate.fr) la notion de "polyvalence" est loin d'être obsolète : elle existe bien en PQR, elle existe sur le web, elle a été le cadre d'apprentissage, et de construction ex nihilo de leur culture, des journalistes actuels du web. Pour lui les journalistes doivent connaître le HTML, savoir prendre une photo, être capable d'intégrer du code pour améliorer le récit, être surtout capable de parler avec le développeur un langage commun. Et il en est de même pour la pub.

On retrouve ici la question du niveau de technicité (et d'implication technique) requis en ce qui concerne les journalistes web en activité, ainsi que les futurs journalistes (et donc la question de leur formation).




Ignacio Ramonet : L'explosion du journalisme

Ignacio Ramonet à France Inter le 30 mars 2011, a parlé de son nouveau livre "L'explosion du journalisme" (Editions Galilée).

Il met l'accent sur deux sites : Washington Post et Politico.

Le site Washington Post a une très forte puissance à agréger, à rassembler des informations venant de milliers de sources du net ; il accueille 600 blogueurs (dont Barak Obama avant son élection). Il vient d'être vendu pour 635 millions de dollars.

Politico est mono-thématique et se concentre sur l'actualité du congrès américain dont ses journalistes font le siège 24 heures sur 24. En poussant à son terme la logique de l'accélération, Politico impose à l'ensemble de la presse américaine un nouveau rythme d'info en continu (passage du 1/4 d'heure aux 5 minutes) qui fait référence pour l'ensemble des médias : tout présentateur télé va sur Politico avant de démarrer son journal pour ne rien rater des éventuelles dernières news d'une actualité politique que les journalistes de Politico sont les plus aptes à suivre. En combinant accélération de l'info et saturation d'un sujet, Politico invente une nouvelle manière de faire du journalisme.

Pour Ignacio Ramonet cependant, aucun de ces deux sites ne résout le problème central de la presse en et hors ligne, celui de la pertinence du modèle économique : il rappelle à cet égard la vente de Newsweek pour un euro symbolique, à laquelle fait écho le "don" de la Tribune par Alain Weill.

D'un autre côté, la course à l'accélération tend de plus en plus à mettre en question et fragiliser la fiabilité et la crédibilité de l'information : le journaliste n'a plus le temps de vérifier l'information, de la recouper, la regrouper, tout retard pris dans la publication en ligne impacte la reprise sur les moteurs de recherche (Google), l'audience, et donc la publicité, etc.

Ce mouvement d'accélération de la production/diffusion et d'appauvrissement de l'information en terme d'espace (production de brèves : cf. twitter) et des contenus (on divulgue des faits), est évidemment à l'opposé du modèle du Monde diplomatique, caractérisé par la longueur des papiers, la réflexion, l'analyse.

On peut espérer cependant qu'une place existera pour des médias et des journalistes exigeants sachant opérer à contre-courant et sortir du tout-actu pour passer de l'impression fugitive à la réflexion, de la brièveté au raisonnement, et échapper à la dégradation de l'expression pour redonner à l'écriture journalistique sa richesse de genre littéraire.